Voulé chez Hassan ou la convivialité à la comorienne

Dimanche après-midi. Chacun a fait les fonds de tiroir. Un peu de rhum arrangé de Dany, un fond de pastis de « Camarade », quelques Castle, la bière locale venue de l’île Maurice, amenée par on ne sait trop qui. Le Gandia a aussi beaucoup de succès à Mayotte. Ce vin venu d’Espagne est vendu en brick de carton et l’illustration qui habille l’emballage donne une idée assez précise de la qualité du cru. Le trembo est là aussi. Tout est réuni pour finir l’après-midi fatigués. Très, très fatigués.

Eric Trannois, Mayotte – Novembre 1999

Le trembo, c’est un alcool de palme dont l’odeur rappelle irrésistiblement à celle du vomi. Appétissant en diable! On est très loin de ce « vin de palme » qui, dans l’imaginaire occidental, fleure bon les tropiques, les cocotiers et le sable fin. Pour le fabriquer, un récipient, autrefois fait de feuilles de coco tressées, est fixé en haut du tronc du cocotier. Maintenant, c’est une bouteille d’eau minérale en plastique coupée qui est utilisée. Le récipient recueille la sève de l’arbre qui va pouvoir fermenter. C’est peut-être cette opération qui peut être plus ou moins bien réussie. Cette même mixture, laissée en macération pendant plusieurs mois pourra aussi être utilisée comme médicament contre le « mal au ventre », selon Boura. Les enfants peuvent être traités avec ce breuvage, ce qui laisse supposer que tout alcool s’est évaporé, d’autant qu’il serait aussi consommé par des musulmans respectant l’abstinence d’alcool, ce qui est loin d’être le cas de tous. L’Islam, aux Comores, est très « adapté ».

Le banga d’Hassan est construit dans la cour. La construction est constituée d’un soubassement de brique surmonté de parois en tôle. Mesurant trois ou quatre mètres sur deux mètres cinquante, elle se rapproche plus dans l’aspect extérieur de la cabane de jardin que de la résidence secondaire. Le lit occupe le fond de l’unique pièce. C’est le seul « meuble » dont dispose Hassan. A l’intérieur, les murs sont tapissés de cartons ondulés rendus moins tristes par quelques pages du catalogue de la Redoute. Les pages mode féminine, évidemment. Généralement, le voulé, forme comorienne du pique-nique, se passe plutôt dans la cour qui offre quand même plus d’espace. Mais aujourd’hui, bizarrement et pour d’obscures raisons qui m’échappent, l’option « intérieur » a été retenue. La quinzaine de participants s’est donc entassée dans l’espace resté libre. En fait, avec le recul, je pense qu’Hassan était fier de m’accueillir chez lui.

Le repas sera préparé à l’extérieur. Faire la cuisine en intérieur est une pratique très récente aux Comores et loin d’être répandue. Elle se fait dans la cour, en plein air, parfois sous un abri de feuilles de coco ou de raphia. Dans le cas présent, préparer le repas à l’intérieur est même totalement impossible. Le menu n’offre aucune surprise : mabawa (ailes de poulet), bananes et maniocs grillés.

Au niveau liquide, Hassan et sa « bande » ont un certain art du mélange même si certains le trouvent discutable, pastis-vin rouge par exemple ou, mieux encore, pastis, vin rouge, tchembo. Cette expérience inoubliable doit être tentée au moins une fois dans sa vie. Certains y résistent.

Hassane est comorien, sans papiers, comme la plupart de ses acolytes. Ils font partie de cette communauté qui compte plusieurs dizaines de milliers de membres à Mayotte, vivant de petits boulots, du m’kara-kara, qu’on appelle chez nous le système « D ». Au-dessus de leur tête, une épée de Damoclès ne demande qu’à s’abattre. Se faire prendre au cours d’un contrôle de papiers. Ils sont alors « reconduits à la frontière », c’est-à-dire vers le premier bateau en partance pour Anjouan. On ne leur laissera alors pas même le temps d’emporter leurs maigres affaires. Arrivés à Anjouan, ils n’auront qu’une seule idée en tête : revenir à Mayotte. Il leur faut alors réunir la somme nécessaire au passage (environ 75 €) et à trouver un kwassa-kwassa. Généralement, ils sont de retour moins d’une semaine plus tard.

On peut s’étonner que des Comoriens, Musulmans, consomment de l’alcool, dans des proportions parfois non négligeables. Cela ne les empêche pas de rester croyants. Ils ont simplement pris de la distance avec certains préceptes religieux. Ils sont malgré tout mal vus par les Djaoulas, nom donnés aux pratiquants très respectueux de la religion et de ses lois, pour ne pas dire intégristes. Les deux philosophies cohabitent sans heurts. Les Comoriens n’ont pas pour habitude de s’immiscer dans la vie de leurs contemporains, ni de porter de jugement. En apparence du moins.


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