Mayotte : le mariage d’Abdou

Il est grand-comorien, elle est anjouanaise, ils vont se marier à Mayotte. Peut-être leur premier enfant naîtra-t-il à Mohéli ? Ce mariage illustre bien l’imbrication des vies autour des quatre îles de l’archipel des Comores. Les liens de parenté, souvent complexes dans une société qui pratique encore la polygamie, ont fabriqué au cours des générations un tissu qui, malgré les chaos de l’histoire, finira toujours par se reformer. L’histoire politique est une chose, celle d’un peuple, dans ce qu’il a de plus profond, en est une autre.

Eric Trannois – Mayotte (2000)

Abdou fait partie des Comoriens du quartier Boubouni de M’tsapéré à une époque où la cohabitation entre Comoriens des autres îles et Mahorais ne posait pas encore trop de problème. Ce n’est pas le fameux « Grand mariage » dans lequel le marié engloutit une véritable fortune qu’il ne possède pas, les futurs époux ne passeront même pas devant le maire, cette formalité ne sera rendue obligatoire que quelques années plus tard. Ils se contenteront du cadi. Ce qui n’empêchera pas le mariage d’être officiel et reconnu par la loi française. Tout le quartier est invité à la fête.

«Faut pas rêver»… Le générique s’évadait sans grande discrétion d’un téléviseur de la pièce voisine. Les hommes s’étaient réunis dans la cour tandis que les femmes découvraient, à l’intérieur de la case, les cadeaux qui allaient être offerts à la mariée : principalement des bijoux. La religion musulmane a installé une barrière nette et quasiment infranchissable entre hommes et femmes. Aux Comores, cette barrière ne va pas, fort heureusement jusqu’aux excès de certains pays. Mais, malgré tout, avec délicatesse et une subtilité surprenante, nos hôtes se sont arrangés pour que la tradition soit respectée sur ce point. Dès leurs arrivées les femmes m’zungu se sont vues « prises en charge » par les Mahoraises tandis que les hommes s’occupaient des « choses sérieuses » : le cadi du village s’était assis sur une chaise et avait sorti un papier de sa poche. Il décrivait les modalités du mariage qu’il commença à énoncer . Le futur marié avait réuni la somme de quatre mille francs. La dote de la promise s’élevait à la somme de deux mille quatre cents francs, qu’elle recevrait par tranche quotidienne de six cents francs. Il s’interrompit, demandant à ce qu’on baisse le volume de la télévision qui hurlait toujours à l’intérieur de la case. Il poursuivit dans le relatif silence de ce dimanche matin. Les femmes qui assuraient les préparatifs recevraient la somme de six cents francs.

La semaine avait été fébrile pour Hassan, Abdou et le «clan des Comoriens» du quartier Boubouni. Toute leur énergie, tout leur temps avaient été consacrés aux préparatifs : réunir la dote, préparer les différents endroits où se déroulerait la fête, contacter les femmes chargées des festivités, trouver les vêtements de fête, boubous, gilets, vestons. Ils s’agitaient joyeusement et n’avaient que ça en tête. Oubliés les problèmes de papiers, les patrons qui les avaient embauchés et ne les payaient pas. L’art de préserver les instants de bonheur malgré un quotidien qui est tout sauf simple et facile.

Quand le Cadi finit de décortiquer la dote, tout le monde se dirige vers la case de la mère du marié. C’est avec des danses et des chants que les femmes rejoignent le lieu des festivités, les boîtes de lait en poudre utilisées comme percussion.

Nous avons l’impression gênante d’être des hôtes de marque. A ce titre, on nous fait entrer cérémonieusement dans une pièce qui ne devait pas faire plus d’une dizaine de mètres carrés. Sans rien comprendre au rituel qui se déroule, fluide et sans accroc, nous nous entassons, regardant le reste du groupe s’installer autour de deux tables, debout. Il nous est de toutes façons été impossible de trouver la place pour installer des sièges. Sur les tables sont disposées des assiettes en carton, ainsi qu’un petit sac plastique comme ceux utilisés sur le marché ou dans les échoppes du quartier. Ces sacs renferment des pâtisseries et des bonbons. Pour faire glisser tout ça, un boîte de coca-cola et un verre en plastique. Surprenant quand on n’est pas encore habitué. Le cadi prend place devant la porte. Il recommence l’énumération des conditions du mariage. Youssouf nous traduit au fur et à mesure, ce qui me permet de comparer avec la traduction faite un peu plus tôt par Camarade. Quand il en arrive à la somme destinée aux femmes qui ont préparé le repas, des cris et des youyous passent à travers la cloison : elles sont dans la pièce voisine et manifestent leur satisfaction.

Mais comment font-ils pour faire tenir autant de personnes dans de si petites pièces? Avant d’être totalement asphyxiés, nous sortons par la porte de derrière, notre poche plastique à la main. Un petit palier, quelques marches qui donnent sur une cour.

Nous attendons là un moment. Les questions se lisent sur nos visages. Et maintenant, qu’est-ce qu’il se passe? On finit par être fixés : on nous fait entrer dans la chambre des époux. Madame est assise sur le lit, derrière une moustiquaire. Elle est magnifiquement habillée et étrenne ses nouveaux bijoux. Mais son visage est fermé. Vraiment pas à l’aise. La suite nous expliquera les raisons de ce malaise. Mais ce n’est pas encore le cas à ce moment-là et son attitude nous paraît vraiment étrange. Nous nous retrouvons assis, aussi confortablement que possible, dans la pièce qui ne compte que deux chaises et le lit. Le repas est disposé sur un grand plateau posé à terre, autour, quelques assiettes et couverts. Notre qualité de m’zungu nous donne encore droit à un régime de faveur qui nous gêne de plus en plus. Cette sollicitude est émouvante, ce n’est évidemment pas ce que nous recherchions, même si elle est avant tout l’expression de l’hospitalité de nos hôtes. Les mariés ont disparus depuis un bon moment. Après avoir mangé, nous attendons dans la ruelle qui longe la case pour descendre vers la rivière M’tsapéré. Le frère du jeune marié finit par répondre à nos interrogations silencieuses. Les mariés sont dans leur chambre, en compagnie des mères des époux. Ils doivent consommer le mariage et ainsi apporter la preuve que la mariée est vierge et que l’époux est en mesure d’assurer la descendance. Subitement, nous comprenons le malaise de la mariée. Cette tradition anjouanaise n’a pas cours à Mayotte mais Madame est Anjouanaise. Les jeunes générations ont évidemment du mal à accepter cette coutume mais le respect des traditions est tel qu’ils continuent malgré tout à les respecter.

Les discussions vont bon train dans la ruelle. Il ne reste qu’une dizaine de personnes. Les autres se sont regroupés devant la case. Un autoradio relié à un système d’amplification fabrication maison crachouille une musique saturée, les femmes se mettent à danser.

Comment ne pas avoir une pensée compatissante pour le jeune couple qui doit « passer à l’acte », cerné par les fou rire montant de la ruelle qui passe juste sous leur fenêtre et la musique qui s’égosille devant la case ?

L’attente se fait longue. Une heure. Deux heures. Les commentaires vont bon train dans la ruelle, une bouéni évoquant d’autres méthodes pour parvenir à ses fins en cas d’incident mécanique de la part du marié. Elle déclenche une hilarité qui n’est pas faite pour aider Abdou qui doit entendre ces commentaires.

Un petit cri. Quelques minutes plus tard, on vient nous chercher. Nous entrons dans la chambre nuptiale pendant que le marié se rajuste, un sourire épanoui sur le visage. Il est rassuré. Une des mères nous met un plateau sous le nez. Un tissu blanc avec quelques traces de sang. La mariée était bien vierge.


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