Tam-tam bœuf à Mohéli

Le tam-tam bœuf, une tradition pleine de couleur, de musique, de danse, est typiquement mohélienne, même si ce divertissement s’est également exporté vers Mayotte et qu’il s’en retrouve des variantes à Madagascar. Il n’est d’ailleurs pas impossible qu’elle en soit originaire.

Eric Trannois – Mohéli (2000)

Avant tout, un jeu

Inutile de chercher des explications métaphysiques à ce qui n’est finalement qu’un jeu entre l’homme et l’animal, assez proche des courses landaises ou des abrivados camarguaises. Jeu de séduction, exhibition du courage, jeu de pouvoir aussi, il mêle ici danse, musique et… sport!

Le taxi brousse est parti de Ouallah II, sur la côte ouest de Mohéli en début d’après-midi. Rendez-vous avait été pris à l’avance avec le chauffeur, les véhicules se faisant rares dès passé midi. Après avoir chargé le matériel de musique, instruments, amplis, baffles, et musiciens, il s’est ébranlé, et le mot n’est pas trop fort. Quelques inquiétants kilomètres plus tard et après plusieurs arrêts, pas moins de vingt-trois personnes s’entassent maintenant autour du matériel dans le pick-up Peugeot 504. La surcharge pondérale dont le véhicule souffre provoque un certain malaise, surtout dans les virages. Enfermé sous la bâche, la visibilité est quasiment nulle. En se tordant le cou, on peut apercevoir entre les lattes de bois du pick-up, l’océan à quelques dizaines de mètres en contrebas. Rien n’empêche de rester optimiste : en cas de chute, le véhicule sera, probablement, arrêté par les arbres bien avant de l’atteindre.

Une petite quarantaine de kilomètres plus loin, au terme d’une course qui a duré pas loin de deux inconfortables heures, le taxi s’engouffre en marche arrière dans une ruelle de Djoiezi. Le village se trouve à l’Est en lisière de Fomboni, la capitale de l’île. Le matériel est débarqué.

Une barrière de bambou, installée au fond de la ruelle, la transforme en cul-de-sac. Les rues étroites et bien entretenues, les maisons basses et blanches donnent un côté hispanique au village, contrastant avec d’autres quartiers composés de cases plus traditionnelles, faites de bambous et de feuilles de cocotiers tressées.

Peu avant la tombée de la nuit, les préparatifs sont terminés, la ruelle s’emplit de monde, les musiciens s’installent, les danseurs se mettent en place.

Une gageure : énerver un zébu

Un zébu est attaché, très court, à la barrière de bambou. La longueur de la corde ne lui permet quasiment aucun mouvement du cou. Un occidental aura une pensée pour les défenseurs de la cause animale. Mohéli, comme beaucoup d’endroits de par le monde, est encore loin de ces préoccupations. Le zébu y bénéficie d’ailleurs d’un certain respect, voire de vénération, ne serait-ce que par le cours de sa viande sur les marchés. Il est un étalon de la richesse de son propriétaire.

La musique tourne, lancinante, limite obsédante. Comme on sait la faire aux Comores, sans crainte de lasser l’auditeur. Les danseurs tournent, virevoltent. Ils sont tous décorés d’une grande écharpe d’un tissu léger ou d’un lamba autour du cou qu’ils agitent doucement, alignés le long de la ruelle, comme au quadrille. Sauf qu’il n’y a pas de femmes en face. Le tam-tam bœuf est une fête strictement masculine. Un par un, ils se rapprochent de la bête. Leur écharpe vient caresser la tête qui reste impassible… pour l’instant. En les regardant tourner ainsi, agitant leur écharpe, accessoire typiquement féminin, on pense aux danseuses voilées des pays des mille et une nuits. Elles aussi tournent autour de leur proie, l’affolant du contact de leur voile,

Au bout de deux bonnes heures de ce régime, l’animal finit quand même par manifester quelques gestes d’impatience, d’autant qu’il doit commencer à avoir des fourmis dans les pattes, coincé au bout de sa corde de trente centimètres. Par moment, quand l’énervement arrive à son comble, la bave dégouline de sa gueule, la langue pend.

Pendant ce temps, les hommes continuent leur ballet autour du zébu qui reste malgré tout, étonnamment stoïque en regard du régime qu’on lui impose.

Une fête très masculine

Lors du tam-tam bœuf, les femmes ne sont présentes qu’en tant que spectatrices. Hilares. Alignées le long des maisons, derrière la rangée de danseurs. Elles regardent, rient, papotent… Certaines grimpent sur des parpaings, tentant de suivre l’action entre deux têtes. Les enfants, plus agiles, prennent possession de tout endroit surélevé, y compris les toits des cases…

On imagine assez facilement l’issue de toute cette agitation. Quand la bête est « à point », elle est détachée et lâchée dans la ruelle… déclenchant une course poursuite, brève, mais intense! Contrairement aux férias du sud de la France, la foule n’a nul besoin de protection. Un zébu n’est pas un taureau! Certes, il décampe sans demander son reste, mais fonce droit devant lui, ne cherchant à aucun moment à encorner qui que ce soit. Tout juste une vaste partie de rigolade, même si certains cherchent vainement à se faire peur en se mettant devant l’animal, jouant au toréador. Quand il a disparu, la fête n’est pas finie pour autant. Elle se terminera sans le bœuf qui doit, à l’heure qu’il est, toujours courir autour de l’île…


moheli_tam tam boeuf-10-2
moheli_tam tam boeuf-11-2
moheli_tam tam boeuf-11
moheli_tam tam boeuf-10
moheli_tam tam boeuf-9
moheli_tam tam boeuf-15-2
moheli_tam tam boeuf-2
moheli_tam tam boeuf-12
moheli_Sans titre-14
moheli_tam tam boeuf-10-2 moheli_tam tam boeuf-11-2 moheli_tam tam boeuf-11 moheli_tam tam boeuf-10 moheli_tam tam boeuf-9 moheli_tam tam boeuf-15-2 moheli_tam tam boeuf-2 moheli_tam tam boeuf-12 moheli_Sans titre-14

D’autres histoires…

La Grande traversée : Anjouan Mayotte en kwassa

Que l’on vive à Mayotte ou en Union des Comores, les kwassa-kwassas font partie du vocabulaire quotidien. Ces barques de...
Voir la suite

Mayotte : le mariage d’Abdou

Il est grand-comorien, elle est anjouanaise, ils vont se marier à Mayotte. Peut-être leur premier enfant naîtra-t-il à Mohéli ? Ce...
Voir la suite

Voulé chez Hassan ou la convivialité à la comorienne

Dimanche après-midi. Chacun a fait les fonds de tiroir. Un peu de rhum arrangé de Dany, un fond de pastis...
Voir la suite

Clandestin à Mayotte : l’impasse

TÉMOIGNAGE « Léger », c’est son surnom, est arrivé à Mayotte en 1996 en quête d’un avenir moins sombre que...
Voir la suite

Mohéli : Fomboni, la micro-capitale

Fomboni, la "capitale" de Mohéli s'étale sur plus de deux kilomètres le long de "la" route, la seule, qui fait...
Voir la suite

Mohéli : Le Haute-Mer, taxi brousse de la mer

Ceux qui connaissent et pratiquent le taxi brousse à Madagascar ou aux Comores doivent déjà trembler à l'idée de retrouver...
Voir la suite

Tam-tam bœuf à Mohéli

Le tam-tam bœuf, une tradition pleine de couleur, de musique, de danse, est typiquement mohélienne, même si ce divertissement s'est...
Voir la suite

Anjouan-Mayotte : A bord du Gombessa

La traversée entre Mayotte et Anjouan constitue une sorte de sas entre deux univers. Pendant six heures, il n'y a...
Voir la suite

Anjouan : Sur la route de Jimilimé

Bientôt, dans quelques mois, si tout va bien, le plateau de Jimilimé ne sera plus une île au milieu d'une...
Voir la suite

Anjouan : Le « La Guerra », un siècle d’alizés

L’histoire du « La Guerra » ne se termine pas très bien : il aura été le dernier boutre à...
Voir la suite

Mohéli : Ouallah II, ou la démocratie participative appliquée

Mohélie - 2000 Ouallah II n'existe que depuis quelques années, depuis que le président Ali Soualihi, Chef de l'État des...
Voir la suite

Laisser un commentaire