Mohéli : Le Haute-Mer, taxi brousse de la mer

Ceux qui connaissent et pratiquent le taxi brousse à Madagascar ou aux Comores doivent déjà trembler à l’idée de retrouver les principes de base de ce moyen de transport, souvent épique, appliqués aux transports maritimes…

Eric Trannois – Mohéli (mai 2001)

Ils n’ont pas tort. Rappelons ces principes de base, par ailleurs très simples : entasser un maximum de personnes et de marchandises dans un véhicule à l’entretien plus que douteux afin de parcourir les routes ou, dans le cas présent, les océans…

Dans le port de Mutsamudu, les autres bateaux, pourtant de taille modeste, font figure de paquebots

Il existe plusieurs moyens pour se rendre à Mohéli depuis Mayotte. Deux lignes à peu près régulières par le Tratringa et le Ville de Sima desservent trois fois par semaine (sauf exceptions… fréquentes) les autres îles des Comores à partir de Mayotte. Depuis la suspension de l’embargo infligé à Anjouan après la crise indépendantiste de 1997, l’accès aux autres îles de l’archipel se fait par là. Ces deux bateaux ne manquent déjà pas de piquant et d’exotisme. Ainsi, dès que la mer est (un peu) formée, il leur sera impossible de se mettre à quai à Fomboni, la « capitale » de Mohéli. Les passagers sont débarqués en pleine mer, à une centaine de mètres du rivage avant d’être transbordés sur une barque Yamaha permettant de rejoindre le rivage au milieu des énormes rochers positionnés là pour protéger la côte en brisant les vagues. Cette méthode ne pose guère de problème pour un voyageur un tant soit peu sportif, mais tout le monde ne se tient pas dans une forme olympique et ces lignes sont principalement utilisées par tous les Comoriens désireux de se rendre d’une île à l’autre. Des bouénis qui ne sont pas toujours toutes jeunes font partie de ce public habituel. Leur poids frise souvent le quintal, rendant la manœuvre particulièrement acrobatique Heureusement, les bonnes volontés ne manquent pas pour aider à l’accostage, ce qui donne à ces arrivées une certaine convivialité. Les scènes cocasses ne manquent pas, provoquant l’hilarité de tous les passagers.

Le Haute Mer en rade de Mutsamudu

Certains départs sont plus aléatoires puisque dépendants des besoins. Le bateau part quand il a « fait le plein », mais pas avant. C’est le cas de l’Annadjate ou du Bénara, deux boutres plutôt destinés à transporter les marchandises, mais qui embarquent également des passagers. Leur taille, une vingtaine de mètres, permet d’envisager une traversée relativement sereine, même si elle n’est pas rapide : il faut compter une huitaine d’heures pour parcourir la quarantaine de kilomètres qui séparent Anjouan de Mohéli. Pour l’un comme pour l’autre, les passagers trouvent abri à l’arrière du bateau où une vague cabine a été aménagée à leur intention et les protège du soleil ou de la pluie, suivant la saison.

Reste un autre moyen de rejoindre Mohéli : l’inénarrable « Haute-Mer », une grosse barque d’une dizaine de mètres. L’inquiétude naît dès le premier contact avec l’embarcation, c’est à dire lorsqu’on l’a enfin trouvée dans le port de Mutsamudu, coincée entre deux autres bateaux d’un gabarit plus habituel pour ce genre de traversée. Un premier réflexe de survie nous fait dire : « Ce n’est pas possible, on ne va pas traverser là-dessus! ». Un nouveau tour du port à la recherche improbable d’un vrai bateau portant le même nom reste infructueux. Donc, c’est bien lui. L’appréhension ne fait que grandir alors que les sacs de ciment et de riz s’entassent dans la cale et sur le pont. La ligne de flottaison remonte le long du flanc de la barque. Ça ne suffit pas pour amortir le voyage. Une autre brouette chargée de sacs arrive, suivie d’une autre et d’une autre encore… Et l’embarcation de s’enfoncer davantage jusqu’à ce qu’il ne reste plus que quelques centimètres avant que l’eau n’envahisse le pont. Le bateau est toujours à l’abri dans le port. Il n’y a pas une vague. Dans quelques minutes, à quelques encablures de la côte, ce ne sera plus le cas.


Les passagers peuvent enfin embarquer

Pour embarquer, les voyageurs doivent traverser les autres bateaux à quai
Latrines minimalistes et… parfumées

On en comptera jusqu’à vingt-six. L’arrière du « bateau » leur est normalement réservée. Un carré de trois mètres sur trois. Sur trois des côtés, un banc de bois leur est réservé, le tout protégé des intempéries par une bâche en plastique posée sur des arceaux métalliques Suivant la technique utilisée pour l’aménagement des pick-ups utilisés comme taxi-brousse. Seulement, voilà : comme la place manquait pour les marchandises, le centre de cet « espace réservé » est envahi par des sacs de riz jusqu’à hauteur des bancs. Autrement dit, les infortunés passagers n’ont d’autre choix que de s’allonger sur les sacs. Il faudra une heure ou deux pour que chacun ait trouvé sa place, bien imbriqué au milieu des autres. Les déplacements seront bien entendus réduits au minimum.

Les choses vont se gâter lorsqu’une fillette qui dormait allongée sur sa mère va vomir son quatre heures. Brusquement et malgré la promiscuité, un vide se fait autour d’elle. Le goûter a été copieux. Trop peut-être pour envisager une traversée sereine. Sans faire un inventaire à la Prévert peu ragoûtant, on peut détailler son dernier repas. Le père se met alors à nettoyer sommairement les sacs de riz qui ont reçu le mélange odorant. On ne peut qu’espérer qu’ils sont bien étanches et que l’odeur ne traversera pas, origine d’une nouvelle variété de riz parfumé.

La durée de la traversée, la température de l’air poussent à l’indolence

Toutes ces péripéties n’empêchent pas de faire une traversée paisible, doucement bercée par l’ondulation des vagues. La chaleur du soleil aidant, malgré les relents de gas-oil, il ne tarde pas à régner une douce torpeur sur l’embarcation. Les passagers n’ayant d’autre occupation que de dormir ou, parfois, de suivre les petits événements qui ne manquent pas de se produire en mer. Rattraper l’Annadjate, par exemple. Bien qu’il soit parti nettement avant nous, il ne parviendra à destination que tard dans la soirée. Des gerbes d’eau jaillissent au loin témoignent du combat fratricide et inégal entre une bonite et un banc de sardines.

Durant toute la traversée, l’équipage, composé de trois hommes, ne quittera pas la minuscule cabine de pilotage d’un mètre carré, tout au plus. Il resteront donc debout pendant six heures, parvenant de temps en temps à poser un bout de fesse sur une aspérité de la paroi.

Si la claustrophobie gagne ou l’air manque, il reste la possibilité de tenter une autre expérience : s’aventurer à l’avant du bateau. Dans un premier temps,le ravissement gagne : un peu d’air frais du grand large… le soleil qui vient caresser agréablement la peau… La mer est calme. Pourtant, l’embarcation oscille doucement. Ce dodelinement est suffisant pour embarquer des paquets d’eau à chaque vague et ne tarde pas à transformer les vêtements en serpillière. Ne reste qu’à se résigner à s’abriter en se calant à même le pont, entre deux caisses de Coca Cola, après avoir enjambé une autre bouéni dont l’estomac ne supporte pas le voyage non plus. Le répit est de courte durée : l’eau salée à tôt fait de rejoindre les passagers. Des écoutilles sont prévues tout au long de la coque, censées permettre l’évacuation de l’eau embarquée. Mais, le bateau étant visiblement au maximum de sa capacité, ligne de flottaison a une fâcheuse tendance à se confondre avec le haut de la coque. La fonction de ces ouvertures se trouve donc inversée et l’eau envahit le pont à chaque fois que le bateau s’enfonce dans l’océan, à savoir toutes les vingt à trente secondes.

Quoi qu’il en soit, arriver à Mohéli (ou Anjouan) par le Haute-Mer reste une expérience inoubliable, emplie d’une certaine poésie. Si l’on n’est pas sujet au mal de mer.


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