Mohéli : Ouallah II, ou la démocratie participative appliquée

Mohélie – 2000

Ouallah II n’existe que depuis quelques années, depuis que le président Ali Soualihi, Chef de l’État des Comores du 3 janvier 1976 au 28 octobre 1977, avait préconisé à la population de Ouallah de quitter l’ancien village, menacé par les eaux, pour en créer un autre plus en hauteur. Certains habitants ont refusé de quitter leur case, ce qui explique l’existence des deux bourgades, la plus ancienne rebaptisée depuis « Ouallah I ». Finalement, Ouallah I n’a pas été envahi par les eaux. Pas encore.

Ouallah II surplombe de quelques dizaines de mètres une plage à laquelle on accède par un sentier de quelques centaines de mètres. Une case y est pratiquement achevée, ne lui manque que la chape de béton du sol. Le reste de la construction est entièrement réalisé avec des matières locales, raphia, bois et bambou. La fabrication, très soignée, est directement inspirée d’une technique venue de Madagascar. Les panneaux des cloisons sont constitués de raphia, la partie souple enserrée entre les nervures de ces feuilles, servant de montants. Les menuisier qui les a préparés dans son atelier, est allé suivre une formation dans une école malgache. Le préfabriqué mohélien… Cent pour cent bio. La moitié de la surface de la case est occupée par deux chambres, le reste constitue la varangue. Un épais toit d’herbes séchées vient recouvrir le tout, évoquant le chaume breton, en plus léger et sommaire. A quelques mètres, des ossatures de bois attendent la naissance de trois autres bungalows.

Tout près de là, les vagues viennent mourir sur le sable blond d’une plage déserte. L’ombre épaisse d’un énorme manguier crée une oasis de fraîcheur. Accroupi à son pied, un homme d’une cinquantaine d’années travaille à peaufiner une pirogue : « il me faut moins d’un mois pour faire une pirogue ». Auparavant, il sera allé dans la forêt à la recherche du tronc idéal qu’il creusera, qu’il effilera pour lui donné le bon profil, celui qui permettra au pêcheur d’aller le plus vite possible en fournissant le moins d’effort. De toute la région, c’est à Mohéli que les pirogues sont les plus rudimentaires. Aucun assemblage n’est utilisé, hormis le cordage reliant le balancier à la coque, creusée dans un tronc.


Un exemple de démocratie participative

Ce qui frappe à Mohéli, c’est l’implication de la population dans la gestion de sa vie quotidienne. On a là une application à la lettre de la démocratie participative. Rien ne se fait sans l’aval des habitants. Tous le savent : ils n’ont rien à attendre de personne, même et surtout du pouvoir central de Moroni. Chaque village gère donc ses propres  affaires.

Mendo explique le projet « il est entièrement géré et financé par le village, plus exactement par l’association qui a en charge toutes les activités de développement économique. Pour d’autres projets, comme l’adduction d’eau ou le réseau électrique, nous avons reçu des aides, mais les bungalows, c’est notre projet ! Nous voulons pouvoir accueillir les touristes, nous louerons des palmes, des masques, nous avons aussi le projet d’élever des ânes pour faire des promenades dans la région. Nous avons une magnifique cascade et, tout près d’ici, on peut voir les roussettes de Livingstone, des chauve-souris d’un mètre vingt d’envergure ! » Mendo n’est pas le seul à s’impliquer dans ces projets de développement. « Les décisions sont prises par tout le village, nous nous réunissons et nous décidons ensemble de ce que nous voulons faire. » Pour lui, il est impératif que les villageois s’approprient les projets. « Je ne serais pas toujours là et il faut que les actions entreprises continuent ».

Mendo

C’est quand même lui, Mendo, qui est à la base de tous ces projets. Vétérinaire de formation, il est souvent allé à Madagascar, a vécu en Afrique de l’Ouest avant de revenir au pays faire profiter sa communauté de ce qu’il avait appris.

Dans le haut du village, au bord de la route, une simple piste il n’y a pas si longtemps encore, s’étale un ensemble de constructions dont certaines n’ont pas été achevées. Ils sont le fruit d’un projet de développement planifié qui rappelle les rêves « humanistes » des pays de l’Est. Mendo nous raconte : « Le Président Ali Soualihi avait lancé un plan de développement des villages. Ce devait être le centre nerveux de la commune. Commerces, école, pharmacie, tous les services devaient être regroupés ici. Ce plan n’a pas pu être achevé (ndlr : suite au renversement du Président Ali Soualihi). Il reste l’école, la bibliothèque, le centre de ressources et nous y avons installé l’atelier de menuiserie et le groupe qui nous fournit l’électricité ». En effet, à côté d’une grille, s’étale un pompeux « EDO, Électricité de Ouallah », de toute évidence inspiré de l’ancien logo d’EDF. Derrière la porte, un énorme groupe électrogène.

 

Le groupe électrogène d’EDO (Electricité de Ouallah II

« Le groupe a été financé par nous. Nous avons juste reçu une aide de l’Agence Française de Développement pour la réalisation du réseau. Le projet était initialement prévu pour l’alimentation en électricité de cent vingt quatre foyers ». A Mohéli, comme souvent dans les zones rurales, on a le désagréable sentiment que les entrepreneurs fleurent une certaine forme de naïveté, qu’on pourrait appeler honnêteté. « L’entreprise comorienne qui a remporté l’appel d’offre a modifié le projet et il n’y a que trente cases raccordées. Les utilisateurs payent cent francs par jour et par lampe (cent francs comoriens = un franc trente français). En ce moment, il ne tourne pas : les abonnés n’arrivent pas à payer ». Le gouvernement n’est pas en reste et ne semble pas très inquiet de venir en aide aux populations les plus pauvres. « Nous avons essayé d’obtenir du gouvernement la détaxe du carburant, ça nous a été refusé. Nous payons deux cents soixante quinze francs le litre au lieu de cent vingt cinq ! Un technicien vient de Moroni tous les trois mois pour assurer l’entretien, il faut également payer ! » A Mohéli aussi, on connaît cette fâcheuse attitude méprisante des citadins face aux « paysans »…

Juste à côté de la centrale électrique, l’atelier menuiserie. Un combiné semble perdu au milieu de cette grande salle. Sans électricité, pas de menuiserie. « Nous avons l’intention de louer cet atelier aux personnes qui en auront besoin. Un habitant du village a suivi un stage de menuiserie à Madagascar, il peut soit travailler pour son propre compte, soit donner des indications aux utilisateurs. La machine a été financée par le Canada. »

 


L’aide internationale et ses faiblesses

La deuxième plage de Ouallah, celle des pêcheurs

A un kilomètre du village, une autre plage, contraste par son animation. La marée arrive et les pêcheurs se préparent à repartir en mer : « nous aimerions également développer l’activité pêche, mais sans congélateur, ce n’est pas facile. ». La température moyenne à Mohéli tourne autour de 30°. « Aujourd’hui, les pêcheurs sont obligés d’aller chercher de la glace à Fomboni avant chaque sortie. » Fomboni, la capitale de l’île, est distante d’une quinzaine de kilomètres. A pieds. Pour la rejoindre en voiture, il faut faire le tour de l’île. Le tronçon de route entre Ouallah et Fomboni, très accidenté, n’a jamais été construit. Mendo pointe le doigt vers une pirogue qui part vers le large. « Le pêcheur qui s’en va, là, vient de Moroni. La plus grosse partie de notre production part directement vers Moroni : les prix sont plus élevés qu’ici. » Il en va de même pour la production agricole. Un zébu coûte deux mille francs à Mohéli, plus de cinq mille à Moroni… L’île est un peu le grenier de Moroni. On peut donc s’étonner qu’elle ne se développe pas plus : elle y « exporte » la presque totalité de la production : banane, manioc, tabac, vanille, ylang… Malgré cela, les habitants « tirent le diable par la queue… »

Mendo nous donne des éléments de réponse : « notre gros problème, c’est la gestion ! » Cette évidence semble avoir échappé à l’aide internationale, omniprésente dans les projets de développement. L’outil est là, le savoir-faire est là, mais personne ne semble s’inquiéter de la pérennité des actions entreprises.

La plupart des barques « Japawa » sont maintenant dépourvues de moteur. Certaines continuent malgré tout à naviguer.

Ainsi, en 1985, le Japon a offert des barques très performantes aux pêcheurs. Elles sont maintenant pour la plupart retournées sur la plage, sans moteur : il n’y a pas de pièces détachées pour les réparer. Cette situation est également liée au contexte politique des Comores. Ce projet de développement de la pêche a été mis en place du temps du Président Ali Soualihi, c’est le président Abdallah qui les a réceptionnées et il y a fort à parier que ce changement de pouvoir a stoppé une dynamique. On retrouve là une problématique récurrente de l’aide aux pays en voie de développement. Après les investissements viennent les frais de fonctionnement, entretien et consommables. Trop souvent c’est là que le bât blesse. Ainsi, à Ouallah II, seule l’adduction d’eau fonctionne. Elle est alimentée par une rivière toute proche et ne nécessite que peu d’un entretien qui peut être assumé par les villageois.

Tant que le groupe électrogène est arrêté, pas d’atelier de menuiserie, pas de congélateur pour la pêche et même l’activité « bungalow » va se trouver pénaliser. Il est en effet difficile d’envisager d’accueillir des touristes sans leur proposer le confort minimum de l’éclairage et de boissons fraîches.

Avec beaucoup de naïveté… et de sincérité, Abdoul, habitant du village et membre de l’association, se confie : « Nous avons reçu une somme confortable au début, mais nous nous sommes crus plus riches que nous ne l’étions en réalité. Par exemple, nous payons deux instituteurs pour l’école. Mais nous n’avons aucune rentrée financière à espérer sur ce poste ! »

Tout est réuni pour que Ouallah, comme l’ensemble de l’île de Mohéli, se développe dans plusieurs domaines comme le tourisme, l’agriculture, la pêche. Il ne manque qu’un petit coup de pouce, plus technique que financier. Ce ne sont ni les richesses, ni les énergies qui manquent. Qui sera capable d’orchestrer toutes ces énergies potentielles? La réponse se trouve peut-être en partie dans la nouvelle définition de l’Ensemble Comorien qui devrait se décider dans les prochaines semaines. On peut en effet espérer que si les décisions sont prises à Fomboni et non à Moroni, elles seront mieux adaptées, mieux perçues et leur impartialité ne pourra pas être entachée de doute. Trop souvent, les Mohéliens ont le sentiment d’être « colonisés » par la Grande Comore. Ce ressenti est le même à Anjouan, bien que cette dernière soit beaucoup plus développée, toutes proportions gardées. C’est cette peur qui a, en partie, décidé Mayotte à vouloir rester sous administration française. Cette attitude de Grande Comore envers les deux autres îles explique les regards enjôleurs lancés vers la France : « Tant qu’à être colonisés, autant que ça le soit par un pays riche! »

(Eric Trannois 2000)


Promenade autour de Ouallah II

Autre curiosité, cette grotte creusée dans la lave sur une place à quelques centaines de mètres du village.

Autre curiosité, cette grotte creusée dans la lave sur une place à quelques centaines de mètres du village.

Une des (nombreuses) fiertés des habitants : une cascade permet de se rafraîchir

Une des (nombreuses) fiertés des habitants : une cascade permet de se rafraîchir

A proximité de la grotte, les roches volcaniques noires contrastent avec la blancheur du sable coralien.

A proximité de la grotte, les roches volcaniques noires contrastent avec la blancheur du sable coralien.

Dans les ruelles très coquettes de Ouallah

Dans les ruelles très coquettes de Ouallah

Le premier bungalow est presque achevé

Le premier bungalow est presque achevé

En remontant la rivière, on atteint le territoire des roussette de Livingstone, les plus grandes chauve-souris du monde dont l'envergure peut atteindre 1,20 mètre.

En remontant la rivière, on atteint le territoire des roussette de Livingstone, les plus grandes chauve-souris du monde dont l'envergure peut atteindre 1,20 mètre.

L'année d'après, les trois bungalows sont terminés et peuvent accueillir les visiteurs.

L'année d'après, les trois bungalows sont terminés et peuvent accueillir les visiteurs.

Vestige de l'ère Ali Soihili, ce bâtiment situé en haut du village devait réunir tous les services utiles au village, des commerces à l'école en passant par les services publics.

Vestige de l'ère Ali Soihili, ce bâtiment situé en haut du village devait réunir tous les services utiles au village, des commerces à l'école en passant par les services publics.

Ce matin, un pêcheur a ramené un requin.

Ce matin, un pêcheur a ramené un requin.

Autre curiosité, cette grotte creusée dans la lave sur une place à quelques centaines de mètres du village. Une des (nombreuses) fiertés des habitants : une cascade permet de se rafraîchir A proximité de la grotte, les roches volcaniques noires contrastent avec la blancheur du sable coralien. Dans les ruelles très coquettes de Ouallah Le premier bungalow est presque achevé En remontant la rivière, on atteint le territoire des roussette de Livingstone, les plus grandes chauve-souris du monde dont l'envergure peut atteindre 1,20 mètre. L'année d'après, les trois bungalows sont terminés et peuvent accueillir les visiteurs. Vestige de l'ère Ali Soihili, ce bâtiment situé en haut du village devait réunir tous les services utiles au village, des commerces à l'école en passant par les services publics. Ce matin, un pêcheur a ramené un requin.

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