Anjouan : Le « La Guerra », un siècle d’alizés

L’histoire du « La Guerra » ne se termine pas très bien : il aura été le dernier boutre à voile à sillonner l’océan Indien entre Anjouan et Mohéli. Le « La Guerra » a maintenant disparu du paysage maritime des Comores. L’un de ses derniers voyages a été effectué en 2001. Il a ensuite reposé de longs mois sur une des plages de Mutsamudu dans l’espoir d’être réparé et de reprendre la mer… avant de disparaître.

| Eric Trannois – Anjouan, 2001-… |

Un vestige de la marine à voile

Arrivant de Mohéli, le "La Guerra" entre dans la rade de Mutsamudu
Arrivant de Mohéli, le « La Guerra » entre dans la rade de Mutsamudu

A mesure que le boutre avance sur l’eau, le temps fait machine arrière. Installé à l’extrémité de la jetée du port de Mutsamudu , autant dire au milieu de l’océan, on peut le contempler, glissant sans autre bruit que celui des vagues s’écrasant le long de sa coque de bois. L’après-midi avance, les couleurs se réchauffent. Sa voile, patchwork triangulaire, camaïeu de tons beiges, éclate sur les bleus du ciel et de l’océan. Rapiécée de toutes parts, elle porte les stigmates d’une vie bien remplie. La coque noire, ourlée d’un liseré rouge, élancée, fend l’écume bouillonnante. Le silence n’est troublé que par le bruissement de ce gargouilli. Le vent seul propulse le bateau. Il n’est maintenant plus qu’à une vingtaine de mètres, en contrebas du quai. A son entrée dans le port, deux marins affalent l’unique voile, dévoilant son contenu consituté des habituels sacs de noix de coco et de bananes, comme tous les bateaux qui viennent de Mohéli. Quelques passagers ont malgré tout réussi à prendre place. Cette scène, nous l’avons déjà rêvée en lisant les « Voyages en Mer Rouge » d’Henri de Montfreid.

Pressés sous une toile grisâtre qui les a protégés du soleil pendant la traversée, ils sont une bonne vingtaine, y compris des gamins à peine capables de marcher. Le boutre passe devant les quelques bateaux arrimés au quai : les deux « Ville de Sima », le « Foumbani » et quelques autres. La manœuvre d’accostage, sans moteur pour freiner puis arrêter sa course, intrigue. Elle inquiète, même : comment arrêter cette masse en mouvement et éviter la collision avec le quai sans autre énergie que celle du vent ? Pourtant, en quelques secondes, avec une précision d’horloger, le boutre se trouve arrimé avec une facilité déconcertante, un mètre cinquante en contrebas. La manœuvre a été réalisée avec une aisance tellement déconcertante qu’elle semble à la portée de tout le monde.

Déchargement épique

L’arrivée d’un bateau au port est toujours un petit événement

Le « La Guerra » se vide alors de ses passagers. Ils s’extirpent un à un et atteignent la terre ferme au prix de quelques acrobaties. Les gamins passent de mains en mains, nullement impressionnés par une situation qui semble leur être coutumière. L’appontage des bouénis dont l’embonpoint coutumier leur fait prendre les postures les plus cocasses, est toujours une scène de vie réjouissante. Soudain, à l’avant du boutre, trois ânes gris, les mêmes qui parcourent les plages de Mohéli, dévoilent leur présence par leurs braiments. Hormis ces cris, ils semblent étrangement stoïques malgré un voyage de plusieurs heures qui a, malgré tout, dû être mouvementé. Les alizés soufflent encore en ce mois de juillet finissant et agitent l’océan. Comment les quadrupèdes vont-ils à leur tour prendre pied sur le quai ? Un plan incliné ? Pas assez de recul ! A bras d’hommes ? Un peu trop sportif ! La réponse ne tarde pas à arriver, tellement simple et évidente : un harnais, une corde, une poulie accrochée au mât, trois ou quatre gaillards montés sur le quai pour tirer cette corde. En moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, le premier équidé peut pousser un hi-han, soulagé d’avoir rejoint le plancher des vaches.

Seul le dernier âne donner un peu de fil à retordre, plus en raison de la technique un peu particulière qu’ont les marins comoriens du « La Guerra » pour enrouler leurs cordes, c’est à dire en prenant bien garde d’en faire un tas aussi inextricable que possible dont la logique échappe à l’observateur. Pendant que le sac de nœuds se démêle, de l’arrière du boutre, une fumée inquiétante s’évade de la cale, n’éveillant pourtant aucune crainte dans l’assistance. Un homme en sort, lave une pierre noire, lisse et légèrement creusée posée à côté de la trappe qui donne accès aux entrailles du bateau. Il y pose quelques grains de poivre et commence à les écraser. Profitant du calme amené par l’abri du port, il cuisine la tambouille de l’équipage. Il a préparé son âtre au fond de la cale, voilà donc l’origine de cette fumée. Rien d’inquiétant, donc, pour l’avenir du boutre qu’il aurait été dommage de voir partir en fumée.


Un boutre bientôt centenaire

Pendant que la foule, rassemblée autour du bateau, se disperse le capitaine nous apprend que le « La Guerra » fête cette année un siècle d’existence, ce qui n’est pas tout à fait exact.

« Je suis le roi du monde! »

« La Guerra »… « La guerre »… Pourquoi avoir choisi un nom aussi empreint de violence et de terreur pour un boutre qui fend l’écume aussi paisiblement, se laissant dodeliner au gré des flots ? Tout simplement parce qu’il a été construit en 1914, alors que l’Europe entrait dans quatre années de fureur. Cela va donc bientôt faire un siècle qu’il sillonne l’Océan Indien. Un siècle à transporter les mêmes marchandises, d’île en île, poussé par la seule force des alizés. Un siècle à danser sur les eaux au rythme des vents et des vagues. Les générations se sont succédées à son bord dans des gestes et des attitudes immuables. Pendant combien de temps le « La Guerra » arrivera-t-il à résister à la génération montante, celle qui pétarade, celle qui abandonne des flaques de fioul derrière elle ? L’avenir est pourtant tout tracé dans un monde où l’important réside dans la vitesse, le profit, la rentabilité. Le « La Guerra » peut mettre quarante-huit heures pour parcourir les soixante kilomètres qui séparent Mohéli d’Anjouan. Le « Twaman », par exemple, qui est loin d’être un Chris-craft, met deux fois moins de temps pour parcourir une distance double… La poésie et la beauté ne sont pas des éléments monnayables en matière de transport maritime.

Aujourd’hui, son grand âge et la concurrence des navires motorisés ne lui permettent plus de partir pour des courses lointaines, le cantonnant à une liaison entre Mohéli et Anjouan.

Posé sur la plage de Mjihari, toute proche de Mutsamudu, pour y être réparé, le « La Guerra » ne reprendra jamais la mer.

Le déchargement du « La Guerra »

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Le débarquement peut commencer
Les enfants passent de mains en mains
Les ânes sont restés placides au fond de la cale
Le voyage se termine sur un transfert peu confortable
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