Kwassa-kwassa : partir, c’est mourir un peu

Que s’est-il passé depuis que ce texte a été écrit, il y a presque vingt ans ? Rien de bien positif. A Mayotte, les tensions entre communautés se sont exacerbées, la violence atteint des niveaux inimaginables pour un département français. Entre trois et six mille enfants y sont livrés à eux-mêmes, bâtissant une société complètement en marge, allant même jusqu’à inventer leur propre langue pour n’être pas compris des «autres». De toute évidence, la politique menée pour tenter d’endiguer ces migrations, dont on ne peut nier qu’elles représentent un sujet d’inquiétude, ne fonctionne pas. La coopération régionale,unique voie pour sortir de l’impasse, reste au point mort. Pour paraphraser un président français accueilli en héros à Mayotte en 1986 et dernier président français à s’être rendu à Moroni : « le bateau coule et nous regardons ailleurs ».

Eric Trannois – Anjouan (2002)

Nous sommes sur la route qui longe la côte sud d’Anjouan entre Sima, à la pointe ouest de l’île, et Moya, vers le sud est. Une barque suit le même chemin à quelques encablures de la plage emmenant déjà plus d’une dizaine de personnes à son bord. Alors que rien d’autre que le plaisir de la vitesse ne l’y oblige, le pilote a visiblement poussé les manettes des deux moteurs de soixante chevaux à fond. Peut-être est-il en retard sur un horaire qui est toujours donné à titre purement indicatif mais aux Comores, être en retard n’est pas une explication satisfaisante. Les bateaux ne partent jamais à l’heure. Il leur arrive même de partir en avance, ce qui , à y bien réfléchir, est beaucoup plus fâcheux. L’embarcation bondit de vague en vague, emmenant des passagers parfaitement placides dans une sorte de danse qui a donné son nom à ces barques qui partent escalader les soixante-dix kilomètres d’écume qui séparent Anjouan de Mayotte : les kwassa-kwassas.

Le passage du Président de l’île nouvellement élu, Mohamed Bacar, précédé d’un véhicule militaire roulant aussi vite qu’il est possible sur cette route parsemée de nids de poule, nous force à arrêter la voiture en catastrophe dans le bas côté. Au loin, la barque continue à s’éloigner vers Moya, but de notre voyage. Quand nous reprenons notre route, elle apparaît encore par intermittence au travers des palmiers, avant de disparaître tout à fait derrière les rochers.

La paradisiaque plage de Moya

Arrivé au village, la voiture est immédiatement garée. Le reste du chemin se fait à pieds. Un long sentier abrupt descend vers la plage. C’est la plus belle de l’île, surtout parce que son sable n’en a pas été prélevé pour en faire du béton comme c’est le cas sur les autres. Si elle a été épargnée, c’est en partie en raison de l’escarpement du chemin, malaisé à remonter, chargé de sable, mais aussi parce que c’est un des rares endroits d’Anjouan à pouvoir accueillir des touristes dans l’hôtel qui la surplombe.


L’arrivée du kwassa au milieu des baigneurs, mêlés aux candidats à l’exode, sur la plage de Moya

La plupart du temps, la plage est quasiment déserte pourtant aujourd’hui elle grouille de monde. De toute évidence, ces personnes attendent quelque chose. Une barque arrive, la même que nous suivions tout à l’heure. A son arrivée, les choses s’accélèrent. Une partie du groupe entre dans les vagues, montant précipitamment dans la barque alors que l’autre partie reste sur la plage. Une fillette d’une huitaine d’années pleure, seule, au milieu d’un cercle d’adultes. Sa mère est montée dans la barque. Partie. La fillette est prise en charge par des adultes. La maman n’a pas voulu prendre le risque de l’emmener pour un voyage qui reste hasardeux, préférant la laisser aux soins de la famille, des voisins. Car ces voyageurs partent pour la grande traversée, celle qui les mènera à Mayotte qu’ils apercevront, si le temps le permet, flotter à l’horizon dans la brume dès qu’ils atteindront Domoni, sur la côte Est, dernière étape anjouanaise, la plus proche de l’île voisine. Cette scène se déroule presque quotidiennement à Anjouan. Ce sont au moins une dizaine de places de la côte Est qui servent de point de départ vers Mayotte. Mayotte! L’Eldorado. Le mirage. Ils sont des centaines, Anjouanais, Grands-Comoriens, Mohéliens, Malgaches et même Africains du continent depuis quelques temps, à rejoindre chaque mois l’Île au Lagon. Le trafic est tel que c’en est presque devenu un moyen de transport régulier. Tous les usagers n’ont d’ailleurs pas l’intention de rester à Mayotte. Il s’agit très souvent d’une simple visite à la famille, installée sur l’île sœur. Enfin, sœur… n’exagérons rien. Pour un Comorien des autres îles, obtenir un visa pour venir officiellement à Mayotte relève du parcours du combattant qui n’a que très peu de chances d’aboutir. Quand toutes les « ficelles » ont été utilisées, le kwassa-kwassa reste l’ultime recours, même pour une simple visite de courtoisie.

D’autres ont bien l’intention en s’embarquant de changer de vie, de voguer vers un avenir meilleur. Mais ce voyage vers le rêve et l’utopie n’est pas sans danger. La mer reste une menace permanente, surtout pour des embarcations sommaires, surchargées de surcroît. A cent euros la traversée, les passeurs sont prêts à faire prendre des risques à leurs clients pour augmenter la rentabilité. La constante augmentation du prix de la traversée suit la courbe du risque encouru.

Comme la plupart des modes de transport, il existe des kwassa-kwassas de luxe. Plus cher, mais plus sûr. Le nombre de passagers devient raisonnable avec une grosse dizaine de passagers seulement, la jauge normale pour ce genre de barque.

L’OECA. (Observatoire de l’Émigration Clandestine Anjouanaise) fait chaque année le macabre décompte des victimes d’accidents de kwassa-kwassa. Du 7 juillet 2000 au 9 novembre 2001, ils ont fait 47 morts et 136 disparus. 183 victimes en 15 mois. 183 victimes avérées, car il est tout à fait concevable et même probable que le chiffre réel soit plus élevé. 183 victimes pour une île comptant environ trois cent mille habitants.

Un kwassa-kwassa est une barque, type Yamaha, habituellement utilisée par les pêcheurs locaux. La réglementation française limite la charge de ce type d’embarcation à huit personnes. Ce sont couramment 25 personnes et jusqu’à plus de 40 qui s’y entassent entre Anjouan et Mayotte. Ces migrations clandestines ne datent évidemment pas d’aujourd’hui. Les choses ont empiré après 1992, date à laquelle la France a eu la bonne idée d’imposer un visa pour l’entrée des Comoriens à Mayotte. Visa quasiment impossible à obtenir. Quoi de plus tentant que l’interdit? Si l’on interdit, c’est qu’il y a quelque chose à prendre. Il ne faut pas perdre de vue que la plupart des Comoriens ont de la famille à Mayotte, la polygamie accentuant la dissémination des familles. Cette situation d’isolement administratif de Mayotte et de séparation des familles n’est pas sans rappeler le « rideau de fer » entre l’Europe de l’Est et de l’Ouest de 1961 à 1991.

Le ballet quotidien des « reconduits à la frontière »

Un pic d’immigration a été atteint en 1999, au plus fort de l’embargo imposé à Anjouan. Est-il utile de rappeler les raisons de cette immigration clandestine? Un chiffre suffit : 45 euros. C’est le salaire de base à Anjouan. Pour les chanceux qui ont un emploi, ce qui reste une exception. A Mayotte, le SMIC mahorais tourne autour de 450 euros. Peu de métropolitains accepteront un emploi au-dessous de 850 euros. Certes, les besoins et les habitudes de vie sont différents, très différents.

Et la France? Toujours prompte à étaler Rousseau et Voltaire à la face du monde, que fait-elle? Elle se tait. Elle organise régulièrement des rafles dans les villages de Mayotte, ceux qui sont réputés abriter de nombreux « étrangers irréguliers ». Les budgets consacrés à la chasse aux clandestins augmentent d’année en année. Elle renvoie ces « illégaux » chez eux, par le premier bateau, au terme d’une journée passée à même le sol bétonné du centre de rétention de Pamandzi. On commence à parler d’une coopération régionale qui pourrait résoudre en partie le problème en réduisant la fracture entre Mayotte et les pays environnants, Union des Comores, Madagascar. Concilier coopération régionale et réglementation européenne relève de l’impossible dans ces pays. Les normes imposée par l’UE sont bien trop onéreuses à mettre en place et complètement décalées par rapport aux réalités locales. En attendant qu’elle porte ses fruits, ce qui n’est pas pour demain puisque tout est à faire, que fait-on? Ce problème d’immigration, on le connaît pourtant bien, en métropole, bien sûr, mais également dans les DOM-TOM dont la particularité est de se situer presque tous au milieu de pays de misère : la Guyane et sa frontière avec le Surinam. Dans les Caraïbes françaises où un accident de boat-people durant l’hiver 2001-2002 a rappelé que ce problème des réfugiés économiques concerne la France au premier chef, même si elle reste très discrète sur ce sujet.

Jusqu’à maintenant, le député réunionnais Claude Hoarau a été la seule personnalité politique à s’émouvoir de « cette situation intolérable ». Dans son intervention à la Chambre des Députés, il attire d’ailleurs l’attention sur les « dégâts collatéraux » de ces expéditions. Il nous raconte comment des enfants sont jetés à la mer parce que, trop bruyants, ils risquent d’attirer les gendarmes. Mais là ne s’arrête pas l’horreur. Il arrive que les femmes posant pied à Mayotte se fassent violer à leur arrivée, sur la plage. Lors de sa dernière session, le tribunal de Mamoudzou a eu à juger les auteurs, de tels viols. Le récit de leurs actes par les prévenus a déclenché des applaudissements dans le public. Enfin, pour en terminer avec ces récits d’un autre âge, le 25 octobre 2001, un kwassa-kwassa s’est échoué sur la plage de Majicavo, à quelques kilomètres de Mamoudzou. « La vedette a été récupérée par les villageois de Majicavo et ils ont infligé aux membres de la filière une amende de 3000 FF. Le propriétaire du kwassa-kwassa [à Anjouan] a été averti par radio et a envoyé la somme dûe le lundi 12 novembre. »

Aucune voix ne s’élève à Mayotte pour tenter de trouver une solution. Aucun responsable, aucun politique. Pas un mot. La presse? Silencieuse. Seul centre d’intérêt à Mayotte : la départementalisation, l’augmentation des crédits envoyés par la France, par l’Europe. Une à deux fois par an, le récit d’un accident de kwassa-kwassa est relaté dans la presse locale, quand la barque coule dans le lagon et qu’on retrouve les cadavres accrochés désespérément aux rochers. Il faut dire que les Anjouanais ont tout pour devenir des boucs émissaires. Considérés comme étrangers, puisque sans passeport français, ils sont sans le sou et, par conséquence, c’est dans leur communauté qu’on trouve le plus de délinquants. Ils n’ont, de plus, aucun moyen de se défendre, puisque sans droits. La cible idéale.

Arrêtons ces récits avant d’être submergés par le dégoût. Il n’empêche que si vous allez à Anjouan, Français de métropole ou Mahorais, un sourire sera là pour vous accueillir. Comme si de rien n’était.

Ce que nous aimerions, pour toutes ces victimes du progrès, de la bêtise et des instincts les plus bas, pour ces laissés pour compte de la mondialisation, ce ne sont pas les trois minutes de silence auxquelles ont eu droit les victimes des Twin Towers. Non. Ni même une minute, ni même une seconde. Bien au contraire, ce que nous aimerions c’est une minute de bruit, une minute de grand vacarme. Une minute pour faire taire ce silence coupable, incapable de faire naître une solution qui mette fin à ce massacre. Une minute pendant laquelle on parlerait enfin de ces gens qui viennent mourir dans l’Océan Indien, au milieu des dauphins, des tortues, dans l’eau bleue d’un lagon, dans le silence des cocotiers.

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